L'art de ne pas détourner le regard

Par Carla Rezk
Alors que le froid tombe déjà comme une couverture trop lourde sur la ville entière, effaçant peu à peu les dernières traces du beau temps, Montréal perd déjà ses couleurs d’été et la chaleur qui y régnait, mais rien ne parvient à effacer les présences floues entre deux arrêts, ces yeux qui cherchent un regard bref avant qu’on ne tourne la tête si brusquement.
Comme chaque matin, je quitte la maison, un café à la main, mes écouteurs dans les oreilles, et je traverse la même rue. J’ai un examen de pneumo dans deux heures et mon cerveau ne peut cesser de penser à tout ce que j’ai tenté de réviser hier.
Et comme chaque matin, dans le métro, il y a un homme assis dans un coin, son sac à ses pieds, son regard ailleurs. Je le vois, mais je décide de ne pas le voir. J’ai failli m’arrêter, car comme d’habitude, quelque chose me tirait de l’intérieur, une petite voix remplie de compassion, mais le flot me pousse. Je vais être en retard. Je dois y aller.
Dans le couloir suivant, une jeune femme joue du violon. Les notes flottent calmement dans l’air froid, me donnant plein de frissons, mais autour de moi, personne n’écoute. Les gens passent, la tête baissée, les yeux cernés, la bouche serrée, les pensées ailleurs. L’espace d’une seconde, je tente de ralentir, d’écouter, mais, peu à peu, les pas pressés finissent par noyer la mélodie si fragile du violon et le métro suivant arrive déjà. Je monte et je m’assois.
Alors que les sièges sont presque tous occupés, une vieille dame entre et reste debout, ses doigts tremblants tentant de tenir son petit sac brun. Autour de moi, je remarque les regards des gens se croiser, se baisser et se retourner rapidement, alors j’hésite et je songe à me lever. Je finis par fixer la vitre à côté de moi. Je me dis que quelqu’un d’autre va sûrement se lever, mais personne ne le fait. Le métro repart.
Plus tard, arrivée à l’université, c’est la pause. Autour de moi, des voix excitées, de vives émotions, des débats. Mes amis parlaient de politique, de lois, de rumeurs, de fatigue, de nouvelles réformes. Quelqu’un lâche, en riant :
- De toute façon, les médecins, on est vus comme des paresseux maintenant, t’as vu le projet de loi ?
Je veux rire. Je tente de sourire, mais je n’y arrive pas. Mon cœur se serre fort. Dans ma tête, une idée résonne, ou me hante plutôt, parce qu'aux nouvelles, on parle d'horaire, de productivité, de réformes, de lois, mais moi, j'ai l'impression d'entendre des battements de cœur qui s'éteignent. Je me rappelle quelque chose que je commençais à oublier, que la médecine n’est pas un combat contre le temps, mais un véritable geste d’amour contre l’oubli. Les battements que j’écoutais avec mon stéthoscope, tout le monde les a. C’est normal. Ils disent tous la même
chose: nous sommes tous des humains. Ce n’est pas la misère que je désire diagnostiquer, c’est l’indifférence. Je suis entrée en médecine pour faire une différence.
Le soir, en rentrant, je me sens fatiguée. J’ai froid. J’ai faim. Sur le trottoir, je revois à nouveau l’homme assis, toujours seul, toujours ignoré. Cette fois, je m’arrête. Curieuse, je regarde ses yeux bruns, dans lesquels brille l’éclat d’une histoire inconnue que personne n’a jamais osé dévoiler ou écouter.
- Voulez-vous un café chaud? Avez-vous faim?
Il me regarde, surpris et sourit comme si je venais de lui offrir le monde entier.
- Je veux juste qu’on me dise bonsoir, me dit-il.
On parle. Pas longtemps, mais juste assez pour que je parte avec un cœur changé, un cœur qui se souvient que je ne suis pas là seulement pour apprendre à sauver des vies, mais aussi pour refuser qu’on en efface.
Chez moi, je repense à tout ce que je n’avais pas vu ce jour-là : aux visages pressés, aux mains fatiguées, aux musiciens ignorés, aux regards évités…
Nous vivons dans un monde pressé, pressé d'apprendre, de réussir, de vivre, etc. Je me demande parfois si ce rythme de vie n'est pas notre manière à nous de fuir l'humanité elle-même? La médecine que je rêve de pratiquer n’est pas celle des records ou des diagnostics éclatants avec une productivité jamais vue auparavant. C'est celle où l'on prend le temps de regarder, d'écouter, de toucher, de s'asseoir.
Alors cet hiver, quand vous croiserez quelqu’un sur le trottoir, ne détournez pas le regard. Ne tentez pas d’oublier ce réflexe humain qu’est l’amour. Un sourire, une phrase, un café chaud, c’est parfois tout ce qu’il faut pour rappeler à quelqu’un qu’il existe. C’est si simple, non?

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