Carpe Diem

Par Naomi
Je sens la voiture tourner au coin spécifique de la rue qui m’indique qu’on arrivera dans vingt secondes à la maison. J’aurais voulu que le trajet dure un peu plus longtemps, juste assez pour que je puisse vraiment dormir, car passer la journée à « lire » des livres pleins d’images à l’école et à colorier m’a épuisée. Toutefois, je ne me plains pas trop, car je sais que si je ferme bien fort les yeux et m’efforce de ne pas cligner, je réussirai à tromper papa en lui faisant croire que je suis endormie. La portière s’ouvre et il me demande si je dors. Je ferme les yeux bien fort, et je sais que j’ai réussi ma mission, car il commence à rire et me prend dans ses bras pour me porter dans la maison. Je suis une actrice trop forte. Je me sens en sécurité, en paix, aimée. Un bain chaud m’attend, et maman séchera mes cheveux près du foyer en les caressant doucement. Je pourrais vivre dans ce moment pour toujours.
J’ai 7 ans, et la vie ne peut clairement pas être meilleure qu’en ce moment. Pourtant, j’ai hâte de découvrir ce qu’elle me réserve quand je serai grande; j’y rêve, remplie d’espoir.
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Le match de soccer se terminera bientôt et je n’ai toujours pas marqué de but. J’adore y jouer par plaisir et, même si je ne suis pas tant mémorable dans ma classe de 6e année, je ne peux accepter de ne pas marquer au moins un point. Soudain, la bouteille gelée (oui, pas de vrai ballon ce jour-là) glisse vers moi et, prise d’une force et d’une motivation attribuables uniquement à l’adrénaline produite durant mes matchs de soccer, je fonce à grande vitesse. Sacrifiant mon dos et mes jambes au passage, je m’élance vers l’arrière afin de pousser la bouteille entre les deux misérables poteaux intégrés dans la clôture de la cour de récréation faisant office de but. Acclamée par mes coéquipiers, je me sens si fière que je ne tiens même pas compte de mon dos meurtri par le bloc de glace qu'il s'est pris. J’ai vraiment été bête de m’inquiéter autant de ma performance. Tout s’est déroulé pour le mieux, et même si je n’avais pas marqué, ce n’est pas comme si je me serais fait lyncher par le public d’écoliers! Je ris de bonheur ; cette partie de soccer est devenue le meilleur moment de ma vie! Pendant quelques minutes, j’oublie mes problèmes. Chaque fois que je vis quelque chose d’incroyable, je me dis que c’est le moment le plus magique de mon existence, jusqu’à ce qu’un autre vienne le détrôner.
J’ai 12 ans, et j’adore la vie!
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J’hésite à postuler en médecine. Comment vais-je survivre à la possible humiliation d’annoncer à ma famille et à mes amis que je n’ai pas été prise? Comment pourrais-je préserver mon estime personnelle si moi, la fille de qui l'on a toujours attendu l'excellence scolaire, j'échouais? Je ne serais plus rien. Si je n’applique jamais, je pourrai vivre avec le filet d’espoir que j’ai toujours été assez bonne pour entrer en médecine, mais que je n’ai juste pas « voulu » essayer, et ce sera l’excuse que je donnerai à quiconque me questionnera. Certes, je ne saurai jamais si j’aurais réussi à entrer en médecine et, étant petit à petit tombée amoureuse de l’idée de devenir médecin, cette incertitude me grugera probablement l’âme jusqu’à ma mort, mais au moins, je n’aurai pas la certitude d’avoir été un échec. La peur d’essayer ne naît-elle pas, si je me l’admets vraiment, de la peur de ne jamais devenir la personne à laquelle j’aspire? De ne jamais être davantage que ce que je suis aujourd’hui? Je crains d’atteindre mon plein potentiel, car comment pourrais-je survivre à la réalisation que je ne suis pas à la hauteur de mes propres attentes? Comment pourrais-je vivre avec moi-même si je donne tout de ma personne et que cela ne s’avère pas suffisant? En me réfugiant derrière l’illusion du « je n’ai pas voulu essayer », je peux rester dans le déni qui laisse encore place à la grandeur de la possibilité d’une version impeccable de moi-même. Au contraire, essayer va tracer la conclusion définitive, le succès ou l’échec, accomplir ou détruire mes rêves à la place de les laisser flotter dans cette zone de l’inconnu, cette zone d’incertitude, cette zone où tout est possible et probablement atteignable, cette zone sans traces de pas.
Et si j’applique et que je réussis, mais que je regrette mon choix de carrière après plusieurs années? C’est l’indécision totale, car chaque décision prise équivaut à refuser toutes les autres possibilités. Seulement une vie, mais tant de chemins! Comment choisir, comment assouvir cette soif de tout essayer? Alors, je m’enfonce davantage dans le canapé du confort, celui qui me procure cette sécurité qui m’empêche de faire un choix pouvant aboutir en échec… mais celui qui m'empêche également de prendre la décision qui pourrait me mener au succès. Ce canapé du confort qui me murmure qu’il vaut mieux laisser le temps, le cours naturel des choses, les forces externes décider à ma place. Ainsi, je ne serai pas à blâmer, n’est-ce pas? Ce n’est pas ma main qui a opéré, mais l’univers… du moins c’est plus simple de le croire. Mais est-ce réellement le cas? Pourtant, ne pas faire un choix, c’est en faire un. Et il existe deux types de regrets : celui d'avoir agi avec de bonnes intentions, mais d'avoir vu le résultat me glisser entre les doigts... et celui, plus insidieux, de n'avoir rien fait alors que j'en avais la possibilité, étant condamnée ainsi à vivre avec ce mystère qui me ronge, ce questionnement perpétuel sur la manière dont ma vie se serait déroulée si j’avais fait cette chose, si je n’avais pas eu peur d’essayer. Il faut du courage pour tenter. Puis, il faut du courage pour en assumer les conséquences. Et il faut encore du courage pour essayer de se reconstruire. Et s’il en faut autant, c’est parce que rien de tout cela n’est facile. Mais si l’idée même du courage existe, c’est parce que ce que nous cherchons à atteindre en vaut la peine.
J’ai 19 ans et, pour la première fois de ma vie, j’ai réellement peur de l’inconnu. Et si la vie qui m’attendait n’était pas aussi belle que celle que j’avais osé imaginer?
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La liste d’attente de médecine s’est fermée, et je ne suis toujours pas acceptée. Je savais que c’était inutile d’appliquer; comment ai-je réussi à me convaincre du contraire? C’est décidé, j’accepterai l’offre en pharmacie et je mourrai pharmacienne, qui reste une profession noble. Pas question de réessayer en médecine. À quoi servirait-il de persévérer pour quelque chose que je désire vraiment mais qui ne m’a pas voulue?
J’ai 19 ans et je ne peux cacher ma déception envers moi-même. Je sais que le trajet d’une vie est rempli de bifurcations et de routes collatérales; si toutes les routes ne mèneraient pas à Rome, elles finiraient forcément par mener à d’autres destinations qui me ressembleraient davantage… mais, malgré mes efforts pour l’éteindre, cette lueur d’espoir qui brille dans l’obscurité de l’inconnu refuse de périr.
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J’ouvre ma lettre d’acceptation en médecine, une première année de pharmacie complétée. J’ai si hâte de crier à ma famille que mes efforts ont valu la peine, que les sacrifices de mes parents également! Je suis si heureuse de ne pas avoir abandonné, de ne pas m’être laissée proie à la peur trop longtemps!
J’ai 20 ans et une nouvelle vie m’attend, et cela m’emplit d’excitation, mais les inquiétudes ne tarderont pas à refaire surface, ces vilaines inquiétudes sur ce que le futur me réserve, ces infinis questionnements hypothétiques qui ne sont jamais réglés par l’effroi et l’anxiété. Pourquoi la beauté d’un moment dans la vie d’un adulte doit toujours être ternie par cette voix qui hurle d'appréhension?!
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Je suis en cercle avec mes amies, et on met sur pause le jeu « embrasser-marier-tuer » afin de parler sérieusement de relations pendant deux heures. Je souris, mais on voit une crainte instillée profondément dans mes yeux. J’ai peur, non parce que je crains de ne pas être capable d’aimer, mais parce que je sais que si mon cerveau donne son consentement à mon cœur, je finirai par trop aimer, je me consumerai comme une chandelle qui se sacrifie pour donner plus de chaleur, je ne trouverai pas le parfait équilibre qui me permettrait de garder un peu d’amour pour ma personne au lieu de tout donner. Comment pourrais-je ne pas avoir peur alors qu’aimer, c’est dire que je suis si vulnérable que je te tends mon cœur, mais que je te tends aussi le couteau qui a la capacité de le détruire sans pitié, et que je te prie ardemment de ne pas t’en servir, car je t’aime au point que je prends le risque d’être oblitérée juste pour avoir la possibilité d’être aimée par toi et de te donner généreusement tout l’amour que mon cœur gardait protégé…? Et pourtant… aimer peut faire mal, mais n’y a-t-il pas une certaine beauté dans cette tragédie qu’est de réaliser qu’on a réellement aimé, et cela, on le sait parce qu’on en a souffert, et ça ne fait que nous rendre plus humain? La tristesse ne peut exister sans joie, et la haine ne peut exister sans amour, et la peur ne peut exister sans courage, et l’inquiétude ne peut exister sans espoir, et l’hiver ne peut exister sans printemps. Je sais que l’amour existe, car je le retrouve dans le rire un peu trop sonore de mon père, dans le bol de fruits que ma mère m’apporte pendant une nuit blanche, dans mon amie qui m’écoute me plaindre de la même situation pour la trentième fois, dans le docteur qui tient la main de son patient en soins palliatifs. Je le retrouve dans le couple âgé au restaurant qui se regarde longuement sans avoir besoin de dire un mot parce que l’amour des deux êtres transcende toute syllabe et émane de leur regard, cet amour qui a bravé toutes les difficultés de la vie, qui témoigne qu’il peut gagner. La vie n’est clairement pas un conte de fée, et pourtant, dans son imperfection, elle devient encore plus belle, et l’amour, plus vrai.
J’ai 21 ans, et je ne veux plus avoir peur.
…
Je ramène ma petite sœur de 7 ans de l’école et, pleine d’énergie, elle me parle de sa journée, des activités qu’elle veut faire dans quelques mois, de ce qu’elle veut devenir quand elle aura mon âge… Je revois la petite « moi » en elle. Quand ai-je arrêté d’avoir cet enthousiasme pour ce que réserve le futur? Est-ce un rite de passage humain de perdre cet espoir d’enfant et de se tourner vers la nostalgie et l’inquiétude? Maintenant que je suis « grande », je veux redevenir enfant. Ma nostalgie me tue. En fait, est-ce que je veux revivre mon enfance, ou est-ce surtout le désir de regarder le monde à travers mes yeux rêveurs d’enfant qui me manque? Peut-être un peu des deux. N’est-ce pas cela la peur de l’inconnu? La peur que, en fin de compte, le meilleur soit derrière moi. La peur de ne pas trouver un bonheur similaire ou supérieur à celui de mon passé. Pourtant… qu’est-ce qui m’empêche de regagner cet éclat que j’avais jadis, cette soif de vivre pleinement ma vie, de foncer, sinon moi-même? Je ne peux revivre mon passé, mais je peux vivre de nouvelles expériences belles à leur façon. Et ce n’est pas insensé de craindre un peu ce que je ne sais pas, mais pourquoi permettrais-je à cette émotion de prendre les rênes de mon destin comme un virus? Je crois que ce qui nous donne de la beauté en tant qu’humains, c’est notre capacité de rêver grand, et ce qui peut faire de nous une inspiration, c’est notre désir, parfois fou, de poursuivre nos rêves, et d’accepter de vivre pleinement dans cette poursuite toutes les émotions et expériences, aussi tristes que joyeuses, qui l’accompagne.
Donc, je suis libre, et j’ai une seule vie, et je ne veux pas laisser la peur me conquérir, je ne veux pas laisser mon propre cerveau me limiter, je ne veux pas devenir l’ennemi de mon bonheur. Je ne veux pas laisser la peur de l’inconnu, de l’échec, ma zone de confort, me tuer petit à petit, m’assécher jour après jour de mon essence de vie comme un vampire, me transformer en zombie. Je ne veux pas tirer contre mon camp en me faisant croire que je vis, alors que je stagne. Je sais que je peux créer de nouveaux souvenirs magnifiques. Je veux vivre la pleine expérience humaine et ne pas prendre pour acquis ma santé, ma jeunesse, ma liberté ainsi que toutes les opportunités qui s’offrent à moi.
Je veux, et si je pousse à travers mes inquiétudes, je vais.
Je vais trouver la magie du bonheur dans chaque moment simple de la vie. Je vais faire rire mes parents, offrir des cadeaux à mes sœurs, sortir avec mes amis, aider des inconnus, recommencer à jouer au soccer, approfondir ma relation avec Dieu et faire confiance à Ses plans, aimer et aimer sans limites. Je vais devenir la meilleure médecin pour mes patients, en leur dédiant mon cœur, un cœur partagé avec tant de personnes. Je vais me laisser émouvoir par la Nature, je vais laisser la vastitude de ce monde me rendre humble, je vais laisser sa beauté emplir mes poumons de la soif perpétuelle de découvrir davantage, d’être plus. Je ne vais plus être une étrangère envers moi-même. Je ne vais pas laisser la vie me filer entre les doigts comme des grains de sable, je ne vais pas la laisser se dérouler devant moi sans que je n’y participe pleinement, présente et active. Je ne vais pas me limiter à « vivre » dans mes souvenirs et dans des rêves non accomplis graduellement remplacés par des regrets. Je vais utiliser chaque expérience de cette vie d’humain comme perfectionnement de mon caractère et je vais apprendre à m’aimer dans chacune de ces phases, autant pour qui je suis que pour toutes ces meilleures versions de moi-même que je vais devenir. Je vais courir, et si je ne vais pas toujours le pouvoir, alors je vais marcher, mais je vais tenter, et si je tombe, je vais me relever, et si je n’ai pas toujours la force de le faire, je vais tendre une main vers le haut.
J’ai 21 ans, et je vais vivre.

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