Le Pouls

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LES EFFETS BIOLOGIQUES DE LA DÉPRESSION


par Catherine Lê et Camille Brousseau-Paradis

Cet article a été écrit dans le cadre du volet Douance du Projet SEUR. Le volet Douance a pour but de motiver les jeunes, de nourrir leur curiosité et de combattre l’ennui par un projet stimulant. La douance est une réalité de plusieurs enfants et parents qui se retrouvent souvent peu encadrés et face à plusieurs questions qui restent sans réponse. La douance est banalisée par plusieurs puisque les enfants doués sont perçus comme étant sans difficulté particulière. Bien que certains aient effectivement une grande facilité à l’école, d’autres ont de la difficulté à cheminer à travers le parcours scolaire à cause de problèmes de comportements ou par manque de motivation, de stimulation, ou autres. Les personnes douées doivent aussi faire face à un grand sentiment de différence et de solitude et à des enjeux d’intégration sociale. Pour plus d’informations sur la douance, je vous encourage à consulter hautpotentielquebec.org.

Dans le cadre de ce projet, j’ai eu la chance d’accompagner Catherine, une jeune fille allumée et passionnée. Nous avons décidé d’explorer ensemble les aspects biologiques souvent méconnus de la dépression et ce texte est le résultat de nos recherches. Bonne lecture!

Camille Brousseau-Paradis

Bonjour, je m’appelle Catherine Lê. J’ai 12 ans et je termine en ce moment ma dernière année au Cégep. J’ai commencé ma maternelle en 2011, à l’âge de 4 ans et 9 mois. Voici un bref résumé de mon parcours scolaire:

2012-2013 : 1re et 2e années,

2013-2014 : 3e et 4e années,

2014-2015 : 5e et 6e années,

2015-2016 : secondaires 1 et 2,

2016-2017 : secondaires 3 et 4,

2017-2018 : secondaires 5 et Cégep,

2018-2019 : dernière année du Cégep.

J’ai fait mon premier cours au Cégep à l'âge de 10 ans. La direction a fait une exception pour moi. Les responsables de l’école m’ont donné une chance de me prouver. Ils m’ont offert un accommodement. J’ai eu une professeure qui m’a guidée dans mon cheminement scolaire. Depuis que j’ai commencé l’école, j’ai eu la chance de rencontrer des gens merveilleux : directrice, professeurs, psychologue, conseillers et amis qui m’ont aidée dans mon parcours scolaire accéléré et j’en suis très reconnaissante. Durant toutes ces années, j’ai cependant aussi subi des humiliations verbalisées par des professeurs et par un directeur concernant principalement mon intelligence et mon jeune âge. Ces humiliations m’ont beaucoup blessée, mais elles m’ont aussi permis de m’endurcir et elles m’ont aidée à me surpasser à chaque fois. Je ne me considère ni « en avance » ni plus intelligente. Je suis intelligente différemment.

Catherine Lê

 

LES EFFETS BIOLOGIQUES DE LA DÉPRESSION


La dépression est une maladie mentale endémique partout dans le monde, notamment au Québec. On estime que 10 à 15% de la population mondiale souffrira de dépression au cours de sa vie[1]. Bien que la dépression soit de plus en plus connue, ses causes et conséquences biologiques demeurent méconnues du grand public et suscitent encore plusieurs questionnements au sein de la communauté scientifique. Plusieurs facteurs mènent à développer la dépression clinique. Ceux-ci peuvent être d’origine biologique, génétique ou environnementale. Dans cet article, il sera question des effets biologiques de la dépression. Ces effets sont parfois la cause de la dépression ou sa conséquence et la distinction n’est pas toujours facile à faire. Parmi les facteurs biologiques de la dépression, nous aborderons le rôle de l’axe HHS; des neurotransmetteurs, tels que la dopamine, la sérotonine et la noradrénaline; de la neuroplasticité; du BDNF; et de la voie glutamatergique.


Axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien

Quand une personne subit un événement stressant, désagréable ou dangereux, il est important que son organisme réponde à cette situation et adopte immédiatement un comportement soit de fuite, de lutte ou d'inhibition de l'action, qui met en jeu le système limbique, l'hypothalamus, l'hypophyse et les glandes surrénales.

À cause de cet évènement stressant, le taux de glucocorticoïdes sanguin devrait augmenter. Le stress entraînera donc une activation de l'hypothalamus, ce qui mènera à la sécrétion de l'hormone CRH. Cette hormone amènerait alors l'hypophyse à produire l'ACTH qui circule dans le système sanguin et atteint les glandes surrénales où elle provoque le relâchement de cortisol. Il devrait alors y avoir un excès de cortisol. Normalement, ce processus subit une rétroaction où l’excès de cortisol active les récepteurs aux glucocorticoïdes du cerveau et élimine la production de la CRH. Cependant, chez les patients dépressifs, ce cycle ne fonctionne plus, ce qui produit donc une production excessive d'hormone CRH et donc de cortisol[2].

Il semblerait que l’excès de cortisol amènerait des changements structuraux dans certaines régions du cerveau. Par exemple, la région CA3 de l'hippocampe subit des pertes neuronales importantes sous l'effet d'un stress prolongé. Des études ont aussi montré que l’hippocampe était souvent atrophié chez les personnes dépressives. Sachant que l’hippocampe a un rôle crucial notamment dans le contrôle de l’humeur et la concentration, les pertes neuronales de l’hippocampe peuvent expliquer l’humeur dépressive et les problèmes de concentration associés à la dépression. D’ailleurs, certaines études ont démontré une diminution du nombre de récepteurs aux glucocorticoïdes dans l'hippocampe et le cortex préfrontal chez des victimes du suicide, possiblement à cause de l’hyperactivité de l’axe HHS. Aussi, chez les gens atteints du syndrome de Cushing, une maladie où le cortisol est produit en excès, on retrouve une incidence élevée de dépression. De plus, la dépression de ces patients cesse lorsque leur taux de cortisol se normalise. Tout porte donc à croire que les glucocorticoïdes jouent un rôle dans la dépression.

Finalement, l’excès de glucocorticoïdes influence la régulation de plusieurs neurotransmetteurs, notamment la sérotonine, la noradrénaline et la dopamine, les trois étant impliqués dans la genèse de la dépression (voir section suivante). D’ailleurs, chez certaines victimes de suicide, on a retrouvé une altération des récepteurs sérotoninergiques, ce qu’on attribue au stress chronique et donc à un taux élevé de glucocorticoïdes. Cependant, l'administration chronique d'antidépresseurs provoque les changements opposés sur les récepteurs sérotoninergiques à ceux produits par le stress chronique et diminue aussi l'hypersécrétion des hormones du stress.

Ainsi, il faut comprendre que chez le patient dépressif, l’absence de l’inhibition normale crée une hyperactivité de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien qui est délétère puisqu’elle dérègle des phénomènes impliqués dans le contrôle de l’humeur et la capacité à ressentir du plaisir.

 

Neurotransmetteurs

La première hypothèse biochimique concernant la dépression remonte aux années 1960. Cette hypothèse ciblait la noradrénaline comme le neurotransmetteur principal impliqué dans la dépression et proposait que la dépression était due à une déficience en noradrénaline dans certains circuits cérébraux. Durant les années 1970, l'implication d'un autre neurotransmetteur, la sérotonine, fut proposée. Aujourd’hui, on sait qu’un troisième neurotransmetteur, la dopamine, est aussi impliqué dans la pathophysiologie de la dépression. Évidemment, ces neurotransmetteurs partagent un lien étroit avec les conséquences de la dépression. La noradrénaline intervient dans la vigilance, l’anxiété et les réactions au danger. Une diminution de la noradrénaline serait donc responsable des symptômes d’anxiété et d’hypervigilance présents dans la dépression. La sérotonine intervient dans l’humeur, la satiété et le cycle éveil-sommeil. Une baisse de sérotonine va donc provoquer une inappétence chez la personne dépressive, ainsi que des troubles du sommeil. Quant à la dopamine, elle intervient dans le contrôle du mouvement, la perception du plaisir, la motivation et les systèmes de récompense. La diminution de dopamine entraînera donc une anhédonie et un manque de motivation[3].

L’importance de ces neurotransmetteurs est prouvée par le mode d’action des antidépresseurs. En effet, les médicaments les plus utilisés de nos jours pour traiter la dépression agissent en inhibant la recapture de la sérotonine, de la noradrénaline ou plus rarement de la dopamine, augmentant ainsi la concentration de ces molécules, ce qui aide à diminuer les symptômes de la maladie.

 

Neuroplasticité

Des études utilisant la neuro-imagerie ont permis de découvrir l’existence de modifications structurales et fonctionnelles des structures cérébrales chez les patients dépressifs. D’abord, une des structures touchées par la dépression est l’hippocampe. L’hippocampe est surtout connu pour son rôle dans l’apprentissage et la mémoire, mais il joue aussi un rôle dans la modulation des réponses émotionnelles. Chez les patients dépressifs, une diminution du volume et de la neurogenèse de l’hippocampe a été observée. Ces modifications pourraient expliquer les déficits cognitifs fréquents dans la dépression, tels que les troubles d’apprentissage, de mémoire et de concentration. Ensuite, l’amygdale, responsable de la gestion des émotions et fortement liée à l’anxiété, présente une hyperactivité chez les personnes en dépression. Cette hyperactivation peut se normaliser sous traitement et serait aussi corrélée avec la sévérité des symptômes du patient. Le métabolisme de l’amygdale diminue en fonction de la réponse clinique aux traitements antidépresseurs. D’ailleurs, l’augmentation de l’activité métabolique de l’amygdale pendant les phases de rémission serait associée à un risque très élevé de rechute[4]. Finalement, le cortex préfrontal peut également être touché en dépression. Cette région cérébrale peut présenter une atrophie et une diminution des connexions neuronales. Puisque le cortex préfrontal est responsable de différentes fonctions cognitives comme la mémoire à court terme, la prise de décision et le raisonnement, son hypofonctionnement entraîne le ralentissement psychomoteur retrouvé chez plusieurs dépressifs.

 

BDNF

Le facteur neurotrophique issu du cerveau, aussi connu sous le nom de BDNF, est un facteur de survie cellulaire important impliqué dans toute une variété de situations physiopathologiques. Des études ont démontré que la quantité plasmatique de BDNF diminuait chez les patients atteints de dépression et ne recevant pas de traitement. Le BDNF fait partie des neurotrophines, une famille de facteurs de croissance jouant entre autres un rôle dans la différenciation et la survie des neurones. Le BDNF affecte aussi la plasticité et la transmission synaptique en permettant la libération de glutamate, de GABA (Gamma Amino-Butyric Acid), de sérotonine et de dopamine, ce qui peut potentialiser la transmission excitatrice et inhibitrice. Il accroît aussi les connexions synaptiques axono-dendritiques. Toutes ses fonctions pourraient donc être altérées chez un patient dépressif présentant un taux plasmatique de BDNF diminué. Le BDNF est surtout connu pour ses effets neurotrophiques et neuroprotecteurs. En situation de stress aigu, il y a une libération de BDNF, ce qui protège les neurones, en particulier noradrénergiques et sérotoninergiques, contre les agressions neurotoxiques du stress. Par contre, le stress chronique peut altérer ce mécanisme. D’ailleurs, certaines études ont démontré que chez les animaux, des situations de stress chronique, telles que l’immobilisation forcée, des situations de confrontation dominant-dominé ou des traitements par glucocorticoïdes, peuvent entraîner une réduction de la quantité de BDNF. Ce mécanisme pourrait aussi être observé chez les patients atteints de dépression. Par contre, la diminution du BDNF serait prévenue par la prise quotidienne d’antidépresseurs[5]. Ce facteur cérébral a donc un impact prouvé sur la dépression.


Voie glutamatergique

Il existe un lien certain entre la voie glutamatergique et les troubles de l’humeur, mais les mécanismes en cause demeurent incertains. Depuis les années 90, plusieurs théories ont été émises quant au lien entre le glutamate et la dépression. Des scientifiques ont découvert que la kétamine, un anesthésique et analgésique, pouvait diminuer certains symptômes dépressifs chez les patients atteints de dépression réfractaire aux traitements standards. Bien que la kétamine soit un antagoniste des récepteurs NMDA, lorsque administrée à petites doses répétées, son effet serait plutôt une facilitation glutamatergique[6]. En augmentant le taux de glutamate dans le cerveau, la kétamine mènerait ultimement à une régénération des synapses endommagées chez les personnes dépressives. Selon certaines études, les propriétés antidépressives de la kétamine comprennent, entre autres, l’activation de la plasticité synaptique en augmentant le taux de production et de sécrétion du BDNF[7]. Les antagonistes des récepteurs NMDA pourraient donc faire partie de la solution pour les personnes atteintes de dépression, mais le lien exact entre la voie glutamatergique et la dépression nécessite d’être étudié plus en profondeur[8].


En conclusion, la dépression est une maladie mentale qui touche tout le monde de près ou de loin et qui peut mener à des conséquences extrêmement graves si non traitée, notamment le suicide. Nous savons que plusieurs facteurs peuvent entrer en jeu dans la dépression, dont plusieurs sont biologiques. Parmi ces facteurs connus jusqu’à ce jour, nous pouvons principalement noter l’effet de l’axe HHS, des neurotransmetteurs, de la neuroplasticité, du BDNF et de la voie glutamatergique. Pour avoir plus d’informations sur la dépression, nous vous invitons à consulter ladepressionfaitmal.ca. Si vous souffrez de dépression ou connaissez quelqu’un qui en souffre, n’hésitez pas à signaler le 1 866-APPELLE pour recevoir de l’assistance à tout moment.



Bibliographie

[1] INSTITUT UNIVERSITAIRE EN SANTÉ MENTALE DE MONTRÉAL. En chiffres, [En-ligne], http://www.iusmm.ca/hopital/sante-mentale/en-chiffres.html. Page consultée les 26 et 29 janvier 2019.

[2] DUBUC, Bruno. Sérotonine et autres molécules impliquées dans la dépression, [En-ligne], http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_08/a_08_m/a_08_m_dep/a_08_m_dep.html. Page consultée le 26 janvier 2019.

[3] LALONDE, Pierre. Psychiatrie clinique : approche bio-psycho-sociale. Tome I. Montréal, Chenelière Éducation, 2016, 4e édition, p. 394.

[4] ANSSEAU, M., BELACHEW S., PITCHOT, W., POLIS, M., Dépression et neuroplasticité, [En ligne], https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/68249/1/2008%2C%2063%2C%20372-377%20-%20Revue%20M%C3%A9dicale%20de%20Li%C3%A8ge%20-%20D%C3%A9pression%20et%20neuroplasticit%C3%A9.pdf. Page consultée le 21 avril 2019.

[5] KIM, Yong-Ku, LEE, Bun-Hee. The Roles of BDNF in the Pathophysiology of Major Depression and in Antidepressant Treatment, [En ligne], https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3022308/#B12. Page consultée le 26 janvier 2019.

[6] MORIGUCHI, Sho, TAKAMIYA, Akihiro. Glutamatergic neurometabolite levels in major depressive disorder: a systematic review and meta-analysis of proton magnetic resonance spectroscopy studies, [En ligne], https://www.nature.com/articles/s41380-018-0252-9#author-information. Page consultée le 21 avril 2019.

[7] SCHWARTZ, Jaclyn, MURROUGH, James W., IOSIFESCU, Dan V. Ketamine for treatment-resistant depression: recent developments and clinical applications, [En ligne], https://ebmh.bmj.com/content/ebmental/19/2/35.full.pdf. Page consultée le 21 avril 2019.

[8] ANDRADE, Chittaranjan. Ketamine for Depression, 1: Clinical Summary of Issues Related to Efficacy, Adverse Effects, and Mechanism of Action, [En ligne], https://www.psychiatrist.com/JCP/article/Pages/2017/v78n04/v78n0408.aspx?sclick=1. Page consultée le 21 avril 2019.