Le Pouls

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Grossophobie médicale : le danger des préjugés

par Clarice Poirier et Ysé Doyon-Arsenault

« Personnellement, le terme grossophobie, je ne connaissais pas ça. »   

C’est ce que répondait candidement, en novembre 2019, le président du Collège des médecins du Québec dans le cadre d’un reportage abordant la grossophobie médicale [1]. Pourtant, la littérature scientifique se penchant sur les conséquences qu'engendrent les préjugés liés au poids est de plus en plus étoffée et les témoignages de personnes grosses relatant leurs expériences auprès des différents corps médicaux, de plus en plus nombreux [2]. Ignorer la discrimination basée sur le poids n’est plus une option.  

État de la situation  

Afin de démystifier le concept de grossophobie médicale et d’explorer des pistes de solutions inclusives, nous nous sommes entretenues avec la talentueuse photographe féministe et activiste anti-grossophobie, Julie Artacho. Elle nous explique :

« La grossophobie médicale, c’est un sentiment d’être sous-diagnostiquée, mal diagnostiquée et de n’être pas prise au sérieux. C’est aussi se voir répéter la même solution : perdre du poids. Après autant d’années d’études, la seule réponse aux divers problèmes de santé vécus par une personne grosse c’est toujours ça? Vraiment? » 

Julie n’est pas la seule à qui on a recommandé de perdre du poids sans égard à la raison l’ayant amenée à consulter. Plusieurs personnes grosses ont partagé des expériences similaires. Alors que l’une s’est fait conseiller de perdre du poids après avoir reçu un diagnostic de pharyngite, une autre, plus tard diagnostiquée avec un sarcome d’Ewing entourant le nerf sciatique, s’est vu recevoir le même conseil pour une douleur à la jambe [3,4]. 

Les histoires comme celles-là sont malheureusement trop fréquentes. Julie se rappelle d’ailleurs la fois où, sans même ne la toucher ni l’examiner, on lui a suggéré de perdre du poids et de faire du yoga alors qu’elle consultait pour une douleur abdominale.  

« Si j’avais le cancer, je pense que ce serait comme ça que je mourrais, puisqu’il ne m’a même pas touchée », craint-elle. 

La peur de recevoir un diagnostic erroné impliquant une mauvaise prise en charge et ultimement, un traitement sous-optimal, est partagée par plusieurs personnes grosses [5].  Décevant, mais pas surprenant sachant qu’un grand nombre de professionnels de la santé adhèrent aux stéréotypes négatifs véhiculés sur l’obésité, et que les médecins évalueraient les personnes grosses plus rapidement [6,7]. Non seulement sont-elles victimes d’une prise en charge médicale potentiellement déficiente, mais les personnes grosses sentent également souvent que les professionnels de la santé manquent de respect à leur égard [8].

Les jugements et les commentaires désobligeants ou invalidants reçus de la part de soignants ont d’ailleurs contribué à effriter la confiance des personnes grosses envers le monde médical. Pour certaines, consulter un médecin est devenu un défi à surmonter. Julie raconte qu’elle et ses amies doivent sortir leur alter-égo « cheerleader » afin de s’encourager à prendre un rendez-vous médical tellement ces visites sont anxiogènes et redoutées. En évitant ou en remettant des consultations médicales à plus tard, les personnes grosses sont ainsi à risque de présenter des conditions plus avancées et plus complexes à traiter [9].  Le choix entre sa santé et la peur d’être discriminée et invalidée par un médecin en est un qui ne devrait pas exister.  

Prise de conscience  

Sommes-nous si différents de ces médecins chez qui certains décèleraient un manque flagrant de professionnalisme voire une paresse intellectuelle, ou sommes-nous susceptibles de succomber, nous aussi, aux raccourcis dangereux vers lesquels mènent les biais et autres idées préconçues quant aux personnes grosses ?  Dans une étude américaine réalisée par Miller et al. (2013), le tiers des étudiants en médecine interrogés présentaient des biais grossophobes implicites. De ces étudiants, plus de la moitié en étaient inconscients [10]. Dans une étude de plus grande envergure publiée en 2014, ce sont près des trois-quarts des étudiants en médecine y participant qui présentaient des biais implicites défavorables envers les personnes grosses [11].  

« C’est difficile de voir ses biais en face », nous dit Julie. 

Nous croire infaillibles, immunisés contre l’impact des biais quels qu’ils soient sur notre jugement clinique, contribuerait sans doute à perpétuer la discrimination dont sont victimes les personnes grosses. Bien sûr, en prendre conscience peut s’avérer ardu, inconfortable voire douloureux. Cette démarche demeure cependant essentielle afin que ces biais, souvent inconscients, parviennent plus rapidement à notre conscience et qu’ainsi puissent être explorés.  

La première étape étant souvent de s’informer sur le sujet, Julie nous recommande de jeter un coup d’œil au travail de Gabrielle Lisa CollardLindo Bacon et Christy Harrison. Des dossiers portant sur la grossophobie ont également été publiés dans Québec Science ainsi que dans l’Actualité.   

Pistes de changement  

Inspirées par l’épisode de la baladodiffusion « On s’appelle et on déjeune » portant sur le positivisme corporel, nous avons demandé à Julie comment elle souhaiterait que l’interaction entre elle et son médecin se déroule dans l’éventualité où elle devait recevoir un diagnostic de maladie associée à l’obésité, comme l’hypertension artérielle. Sa réponse offre des pistes de solution concrètes et applicables. D’abord, il va de soi que toute recommandation doit être précédée d’une évaluation complète. « On nous conseille de changer nos habitudes de vie avant même de les connaître», s’exclame Julie. La pratique semble parfois si éloignée de la théorie !   

« On nous parle comme si on n’avait jamais vu de salade de notre vie. » Julie dénonce que l’on s’adresse souvent aux personnes grosses avec condescendance en prenant pour acquis qu’elles « se foutent de leur santé. » Il ne s’agit pas là d’un concept nouveau : la relation thérapeutique s’appuie sur un respect mutuel. Ce que nous demande Julie n’a rien d’extraordinaire, d’irréaliste, de surhumain. Seulement une volonté d’être considérée comme une personne digne et d’être questionnée comme il se doit. 

Julie aimerait aussi que les autres facteurs de risque, ici en lien avec l’hypertension artérielle, soient questionnés avant que le poids ne soit abordé. C’est d’ailleurs ce qu’elle a dit à son médecin au moment de son premier rendez-vous :  

« Si tu me parles de mon poids, tu vas m’avoir parlé de tout le reste avant : les habitudes alimentaires, le sommeil, le stress. » 

À ce sujet Julie propose une méthode simple, mais efficace. Le poids étant un facteur de risque parmi d’autres, si nous devions lui faire part d’un diagnostic d’hypertension, ne pourrait-on pas simplement lui expliquer les facteurs principaux impliqués dans l’évolution de la maladie en lui demandant lesquels font écho chez elle, puis lequel elle aimerait aborder en premier ?  

Il faut d’ailleurs cesser de percevoir la perte de poids comme une réussite en soi. « À tellement parler de perte de poids, on en vient à invalider tout le reste », partage Julie. Une majorité fracassante de personnes entreprenant un régime reprendra d’ailleurs le poids perdu dans les cinq années suivantes [12].  Les prescriptions isolées de perte de poids nous apparaissent donc non seulement peu utiles, mais également potentiellement dommageables. En effet, celles-ci peuvent considérablement altérer la relation avec la nourriture et mener à divers troubles de conduite alimentaire. L’estime de soi peut aussi être gravement affectée chez des personnes qui ne perdraient pas de poids suite à cette dite prescription qui à elle seule prétend être la solution à leurs problèmes de santé.  Peut s’ensuivre un sentiment de non maîtrise de soi face à ce corps qui ne nous appartient plus et qu’on souhaite faire rapetisser à tout prix.  

Ainsi, mieux vaut miser sur l’adoption ou le maintien de saines habitudes de vie en respectant les besoins de la personne à qui l’on s’adresse, mais surtout en étant sensibles aux obstacles auxquels sont confrontées les personnes grosses. Le simple achat de chaussures ou de vêtements de sport, nous raconte Julie, est parfois tout sauf simple !  

Conclusion 

Les personnes défendant la diversité corporelle sont souvent accusées de faire la promotion de l’obésité. Or, nous croyons que la reconnaissance de la grossophobie médicale et sa dénonciation sont nécessaires à l’amélioration des soins prodigués aux personnes grosses. 

L’obésité et l’adiposité viscérale sont reconnues comme facteurs de risque impliqués dans le développement de nombreuses maladies et de certains cancers [13]. La dénonciation de la grossophobie médicale n’a pas comme objectif de nier la contribution de ces facteurs. Il s’agit plutôt d’un appel à revoir les idées préconçues qui teintent l’évaluation et le traitement des personnes qui les présentent.  

La prise de conscience de nos biais vis-à-vis des personnes grosses constitue un premier pas vers l’amélioration des soins de santé qui leur sont offerts. Bien qu’il existe des pistes de solution concrètes, les valeurs sur lesquelles repose la pratique médicale demeurent celles d’empathie, de respect et de dignité, et ce, peu importe le poids ou la forme de nos patients.  

Si nous devions résumer le concept de grossophobie médicale en une seule phrase inspirée de notre rencontre avec Julie Artacho, ce serait celle-ci : Est-ce que je traiterais cette personne différemment si elle était mince ?



Références :

1. Radio-Canada Info. « La « grossophobie médicale » dénoncée. » Vidéo en ligne. Youtube. Youtube, 27 novembre 2019. Web. 9 novembre 2020. 

2.« Préjugés Négatifs Liés Au Poids. » Obésité Canada, 2 novembre 2020, obesitycanada.ca/fr/prejuges-negatifs-relies-au-poids/. 

3. Chrisler, J. C., & Barney, A. (2017). Sizeism is a health hazard. Fat Studies, 6(1), 38-53.

4. Collard, Gabrielle Lisa. « Être Gros Chez Le Médecin. » Dix Octobre, Dix Octobre, 22 décembre 2016, www.dixoctobre.com/dix-octobre/2016/12/22/tre-gros-chez-le-mdecin-ou-quand-les-prjugs-pourraient-te-tuer. 

5.Kinzel, Lesley. « Why Fat-Shaming by Doctors Really, Really Matters. » Time. Time, 11 décembre 2014, https://time.com/3618659/fat-shami/.

6.Phelan, S. M., Burgess, D. J., Yeazel, M. W., Hellerstedt, W. L., Griffin, J. M., & van Ryn, M. (2015). Impact of weight bias and stigma on quality of care and outcomes for patients with obesity. obesity reviews, 16(4), 319-326.

7. On a demandé à des médecins d’évaluer des dossiers de patients de poids moyen, en surpoids ou en situation d’obésité ayant tous la même raison de consultation. Les médecins ont indiqué qu’ils passeraient moins de temps avec les patients dont le poids était plus élevés. Hebl, M. R., & Xu, J. (2001). Weighing the care: physicians' reactions to the size of a patient. International journal of obesity, 25(8), 1246-1252.

8. Nath, R. (2019). The injustice of fat stigma. Bioethics, 33(5), 577-590.

9. Phelan, S. M. et al. (2015).

10.Miller Jr, D. P., Spangler, J. G., Vitolins, M. Z., Davis, M. S. W., Ip, E. H., Marion, G. S., & Crandall, S. J. (2013). Are medical students aware of their anti-obesity bias?. Academic medicine: journal of the Association of American Medical Colleges, 88(7), 978.

11. Phelan, S. M., Dovidio, J. F., Puhl, R. M., Burgess, D. J., Nelson, D. B., Yeazel, M. W., ... & Van Ryn, M. (2014). Implicit and explicit weight bias in a national sample of 4,732 medical students: the medical student CHANGES study. Obesity, 22(4), 1201-1208.

12.Leblanc, M.-J. (2019). Besoins nutritionnels [pdf]. Récupéré du cours MMD1019 :  Nutrition et métabolisme. Université de Montréal. Studium. 

13. Wharton, S., Lau, D. C., Vallis, M., Sharma, A. M., Biertho, L., Campbell-Scherer, D., ... & Boyling, E. (2020). Obesity in adults: a clinical practice guideline. CMAJ, 192(31), E875-E891.

Image de couverture : https://www.cnn.com/2019/01/03/success/weight-bias-work/index.html